En suspens

Voici quelques temps, entre Noël et jour de l’an, pour être précis, j’ai fait le déplacement au diable Vauvert, pour échanger avec l’éditrice Marion Mazauric. Une belle rencontre, intense, au coeur de la Camargue, de l’autre côté du Rhône. Nous avons parlé du monde comme il va, ou plutôt comme il ne va pas bien. Nous avons parlé de ce qui fait qu’on se met à écrire, de la force qu’ont les textes qui cherchent à dire des choses vraiment nécessaires, de l’urgence à inventer de nouvelles manières de dire et de penser. Enfin,  je crois que nous avons parlé de choses comme ça, mais cela mériterait bien des discussions. Et je suis reparti avec quelques conseils de lecture qu’il va me falloir du temps pour écluser. Voici quelques jours, pour ma séance du soir, j’ai saisi le Manuel de survie à l’usage des incapables de Thomas Gunzig. Je n’en ai pas encore fini, mais j’ai été happé par ce verbe. « Au début, il n’y avait rien, écrit-il. Ni espace, ni lumière, ni temps qui passe. Pas d’hier, pas de demain, pas d’aujourd’hui. Pire qu’un jour de grève. Pire qu’une rupture de stock. » Nous y sommes, non ? Et plus loin : « C’est alors seulement qu’apparut le business plan. Et les choses comprirent la raison de leur existence ». J’étais donc rassuré. Le xième jour, on inventa le supermarché…
"Vous nous manquez"
Voilà le message que j’ai adressé à celles et ceux qu’on appelle parfois comme si c’était un genre à part, les gens de culture (lire l'intégralité de l'adresse aux actrices et acteurs du monde de la culture). Nous en sommes tous, de ce genre là, c’est le genre humain. En fait, il s’agissait surtout de parler à celles et ceux dont l’activité culturelle est le métier, ou pour qui il est une activité centrale dont ils ne peuvent pas vivre. Ce n’est pas une déclaration d’amour de circonstance. On mesure mieux ce qui fait défaut à nos vies dans l’épreuve que traversent notre pays et toute l’humanité, mais on ne le découvre pas. « Vous nous manquez », c’est une manière de redire combien la culture, la création, les arts ne sont pas des suppléments pour nos vies. Ce qu’ils font nous grandit, nous relie, nous déplace, nous révèle, nous émeut, nous bouscule, nous stimule... Ce qu’ils font nous aide à vivre, et souvent nous en donne le goût. Alors ce qu’ils font nous manque quand la source se tarit. 
N’empêche que pendant la relâche forcée, certains occupent toute la scène. A Emmanuel Macron l’emphase, le récit héroïque du drame, la place du Cid sur les planches de la scène. A Olivier Véran et Jérôme Salomon (que nous auditionnerons dans dix jours), le recueillement, l’implacable réalité des statistiques et le rôle du sombre Dottore de la commedia dell’arte (au masque non homologué). Il faut allumer les lumières dans la salle pour que le spectacle ne se cantonne pas à cette scène…
Bien sûr, nous n’en avons pas pour autant fini avec la culture : il y a des livres plein nos étagères, des oeuvres dans les tuyaux du net, des spectacles improvisés sur les réseaux... Nous trouvons à partager encore cette nourriture. Mais, il y a aussi tout ce qui est empêché, tout ce qui est interrompu, tout ce qui est en suspens. Et nous ne pouvons pas vivre à l’arrêt...
Dans les métiers de la culture aussi, il y a celles et ceux que l’on voit, que l’on connaît et que l’on reconnaît. Et il y a celles et ceux que l’on voit moins, et que parfois l’on reconnaît moins. Et lorsque dans la société monte l’aspiration à mieux reconnaître les métiers, tous les métiers, il est impérieux qu’elle concerne aussi les métiers du champ culturel. Et que l’exigence de respecter sans discrimination les femmes et les hommes s’y déploie le jour d’après.
Alors, « vous nous manquez », c’est aussi une façon de prendre des nouvelles (de prendre soin) de tous les horizons de la culture, de la création, des arts, de l’éducation populaire. La crise ne doit pas avoir raison des myriades de projets, des compagnies, des éditeurs, des artistes... Les politiques publiques doivent protéger nos capacités culturelles, et tous ceux et celles qui vivent de la culture et la font vivre. C’est d’autant plus essentiel qu’il ne pourra pas y avoir de relance pour sortir de la crise sans dimension culturelle. 
Nous savons que les oeuvres naissent à la fois des esprits et du réel, que certaines se nourriront de l’épreuve pour nous permettre de mettre sur elle des mots et des images. Nous savons que les oeuvres, parfois à leur corps défendant, disent le monde et que parfois elles nous permettront d’entrevoir celui du jour d’après. Car nous avons besoin, plus que jamais, que s’ouvrent les champs de l’imaginaire. 
Nous avons besoin de mettre en évidence les tendances à la décivilisation pour mettre en route des dynamiques de civilisation. Pour une nouvelle étape de l’humanité où l’argent ne dominera plus nos vies, nos relations, nos choix, mais où il sera remis à sa place de moyen. Sont en cause les politiques libérales qui ont dégradé nos outils communs, nos biens communs, nos liens communs. Sont en cause le capitalisme et toutes les formes de domination. L’épreuve que nous traversons ne nous ramène-t-elle pas aux choses essentielles ? N’appelle-t-elle pas profondément à prendre soin de chacune et de chacun dans toutes ses dimensions ? Ne vient-elle pas aiguiser la quête de sens ? 
La culture, son chant général, est pour moi une oeuvre à laquelle chacune et chacun participe à sa façon. Alors, « vous nous manquez », c’est une façon de redire « nous nous manquons », parce que, humains, nous sommes résolument ces êtres de relation, de passerelles, de partage... Ces êtres de liberté. Appelés à la pleine émancipation. 
 
La culture, nous devons à leurs côtés en prendre soin.

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